Nouvelles tribulations urbaines d’un français aux Pays-Bas, constats et réflexions

A l’occasion d’un voyage à vélo il y a 5 ans, j’avais écrit un article sur les aménagements cyclables aux Pays-Bas. Aujourd’hui, il est évident que ce pays reste une source d’inspiration pour l’urbaniste et désormais papa que je suis. J’ai pu le constater à l’occasion d’un court week-end avec ma compagne et ma fille de 3 ans à Amsterdam.

Sans prétendre à l’exhaustivité concernant l’inventivité inépuisable des hollandais en matière d’aménagements, voici ce qui m’a marqué pendant ce bref séjour :

Au pays du vélo, extension du domaine du piéton 

J’avais déjà remarqué en 2021 que certaines zones de la ville étaient réservées aux piétons, comme de grandes rues commerçantes. En 2026, j’ai observé que certaines zones concentrant bars, terrasses ou marchés sont marquées comme « piétonne », les cyclistes devant mettre pied à terre.

Eerste van der Helststraat – localisation : https://maps.app.goo.gl/2jc2hG4cx6Qrk7vW9

Je travaille régulièrement sur des aménagements de centres-villes, quartiers… ne faudrait-il pas réfléchir, dans nos villes, à une gestion similaire pour certaines zones concentrant terrasses, restaurants et bars, afin d’éviter des conflits inutiles entre piétons et vélos ?

Vélo, piétons, Fat-bike…L’ordre, la première des libertés ? (Montesquieu)

Frappé par la clarté et la lisibilité des espaces publics lors de mon premier voyage, je constate que c’est toujours le cas. J’ai l’impression même d’observer des éléments de signalétiques que je n’avais pas remarquées lors de mon premier voyage, les voici pêle-mêle :

Un feu pour le piéton, le vélo et la voiture : clair, efficace

A l’angle de Apollolaan et Beethoven Straat : un feu pour les voitures, un feu pour les vélos et un feu pour les piéton – localisation :  https://maps.app.goo.gl/puBuHcb6bqRTH7N7A

Délimiter clairement là où on gare les vélos, et là où on marche

Passage pour les piétons indiqué par un picotgramme au sol ainsi qu’une bande de briquette d’une couleur différente pour le distinguer du parking vélo – place Gerard Douplein localisation : https://maps.app.goo.gl/k3SGgXQM9qTdrW7d9

Réguler la vitesse : certaines zones interdites aux vélos rapides type « fat-bike »

Entrée du Vondelpark : marquage qui indique qu’il est interdit de rouler en fat bike dans le parc Vondel – localisation : https://maps.app.goo.gl/x9Hs2buw21xBpcfW6

En revenant en France, je me dis aussi que nos aménagements vélos manquent souvent de cohérence. Nos villes n’ont pas la même histoire que celles des Pays-Bas (je l’ai expliqué dans mon précédent article), j’en conviens. J’ai eu l’impression de marcher dans des rues bien plus larges, là où nos villes historiques sont peut-être plus contraintes. Il n’empêche, je trouve que, dans ce pays, les aménagements sont plus clairs : on sait ce qu’on a le droit de faire ou pas. Rassurez-vous, cela n’empêche pas des comportements incivils, j’en ai vu. Cela amène tout de même à une forme de régulation comportementale que j’ai trouvée agréable et apaisante : plus de clarté, moins de stress.

La voiture, un vélo comme les autres ?

Alors que les vélos semblent « grossir » à vue d’œil grâce aux progrès de l’électrification : « fat-bike », vélos cargos, « long tails » occupent de plus en plus de place sur nos chaussées. Mais est-ce que cette même électrification ne peut-elle pas être l’occasion de rétrécir certaines voitures pour des usages justement citadins (vitesse limitée à 45 km/h ? C’est un argument en faveur du développement de voies cyclables « hybrides » à grande vitesse pour des véhicules électrifiés allant plus vite que les vélos à traction musculaire. Ces voies pourraient être localisées en priorité le long de grands axes traversant la ville. 

Vu dans une rue d’Amsterdam : « micro-voiture », vélo-cargo, vélo – ici le vélo-cargo n’est pas beaucoup plus petit que la micro-voiture

Ville pour les enfants…des aménagements qui rendent la ville plus facile à vivre :

Dernière chose remarquable durant ce week-end avec des enfants : le nombre de lieux agréables pour les enfants…et les parents ! Et comment cela est possible ? Comment souvent, en hybridant les usages, comme souvent. Quelques exemples :

L’hybridation parc, « beer garten », aire de jeux :

Certes c’est un lieu qui semble privé mais ce qui est remarquable, c’est qu’une partie des tables de pique-nique sont mélangées dans l’aire de jeux, à l’ombre des arbres (les jeux aussi sont ombragés). Résultat : du confort pour les parents et les enfants.

Vu au Vondelpark Groot Melkhuis – localisation : https://maps.app.goo.gl/ubSs5wH6zJm2Cmma6

Seconde hybridation : le bar, lieu de concert et zone de baignade

Là, il s’agit d’un lieu qui a été racheté par la ville puis loué à un groupe d’architecte et entrepreneurs sociaux. Ceux-ci en ont fait un espace d’expérimentation écologique sous la forme d’un lieu de travail et de convivialité pensé selon les principes de l’économie circulaire ( site web : https://deceuvel.nl/en/about/general-information).

Ici, c’est surtout le fait de pouvoir se rafraichir autour d’un verre tout en pouvant se baigner avec les enfants en pleine ville qui rend l’expérience géniale. Sans parler des animations conviviales et intergénérationnelles qui s’y sont déroulé pour l’anniversaire de ce lieu quand nous y étions.

Au « de Ceuvel » – localisation : https://maps.app.goo.gl/DSQTLbPjd2nooHue9

La troisième hybridation : l’aire de jeux spectaculaire dans les bois, fraiche et divertissante pour les enfants mais aussi ludique pour les adultes

Je dois admettre que ces aires de jeux observées dans deux grands parcs de la ville m’ont rendu vert de jalousie, mais aussi de peur pour mon enfant. Mais force est de constater que ces aires de jeux aux hauteurs parfois vertigineuses, avec ponts de singe, toboggans géants et tyroliennes, ont conquis ma fille. Mais l’expérience devient vraiment géniale dès lors que ces dernières sont intégrées aux arbres et sous-bois. Cela donne l’impression de cabanes perchées à rejoindre par différentes branches ou passerelles de cordes, parfois à 5 mètres au-dessus du vide. Le résultat ? On peut profiter de l’aire de jeux même sous de fortes chaleurs tout en s’amusant par moments avec son enfant. Et si les aires de jeux n’étaient finalement pas que pour les enfants mais pour toute la famille ?

Aire de jeux au Sarphatipark – localisation : https://maps.app.goo.gl/xqvdCmmEamXkg1T69https://maps.app.goo.gl/xqvdCmmEamXkg1T69

La dernière : le trottoir-marelle

C’est simple, mais même pour des aménagements « basiques » de voirie, ne pourrait-on pas parfois intégrer un peu d’amusement pour les enfants (ou adultes 😉) ?

Vu au début de la rue Eerste van der Helststraat – localisation : https://maps.app.goo.gl/4SNsCBhqdnoHdShL6

Des zones de baignades un peu partout en ville.

S’il était possible de se baigner dans l’endroit précédemment mentionné, Amsterdam a de quoi rendre envieux de nombreux citadins. À l’heure où j’écris ces lignes, il fait 35 degrés à Paris et Emmanuel Grégoire annonce l’extension de l’ouverture de la zone de baignade autorisée dans le canal Saint-Martin, en parallèle des zones de baignade ouvertes pendant les JO. Mais à Amsterdam, j’ai vu des enfants se baigner aux quatre coins de la ville (pas n’importe où non plus, cela doit être régulé). En discutant avec les parents qui nous ont reçus, j’apprends aussi que les cours de natation sont généralisés : on apprend avant tout aux enfants à nager pour ne pas en avoir peur, et non dans une optique de performance sportive (qui, dans mon souvenir de jeunesse, a plutôt eu l’effet de me dégoûter de cette pratique).


La pataugeoire dans le parc : peut-être une ancienne fontaine ?

S’il y a de nombreux exemples de lieux de rafraichissement à l’aide d’aménagements de type « miroir d’eau » à Bordeaux, ce type d’aménagement serait sans doute à facile à généraliser.

La  » Kinderbadje » du Vondelpark – localisation : https://maps.app.goo.gl/coh78LkY7HH9Qb6m9

Les canaux : généralisation des zones de baignades

Notre pays regorge de Venise, mais pour ce qui est de la baignade en ville, admettons-le la route est encore longue. Aussi, je m’interroge sur ce qui nous empêche en France de généraliser cette pratique le long des berges qui le permettent, je pense aux canaux par exemple. Des idées ?

Vue d’un pont le long du Noorder Amstelkanaal

Ce à quoi vous avez échappé : OV Pay – ou comment vous pouvez payer votre trajet en transport en commun uniquement avec votre carte bleue. OV Fiets – ou comment rendre le vélo dans le train obsolète pour des trajets domicile-travail… 

Dernière hybridation ultime vue dans le port d’Amsterdam…

Tribulations à vélo d’un urbaniste français aux Pays-Bas : constats et réflexions

Cela fait quelques années que je pratique le cyclotourisme, et cet été, j’ai mis le cap vers les Pays-Bas pour rouler une dizaine de jours avec un ami. Pour un urbaniste comme moi, cette destination n’a rien d’anodine : il s’agit bien sûr du pays du vélo et c’est avec une certaine curiosité sur ce sujet que j’ai entamé ce petit voyage. Au pays des moulins à vent et du gouda, nous avons donc utilisé les vélos-routes touristiques, traversé des villes de toutes tailles (Middelburg, La Haye, Alkmaar, Amsterdam…), mais aussi parcouru des chemins de traverse, peu ou pas touristiques.

Mais avant cela, quelques chiffres pour commencer, afin de comparer brièvement la pratique du vélo en France et aux Pays-Bas :

  • Population en nombre d’habitants :
    • Pays-Bas : 17,7 millions
    • France : 67 millions
  • Superficie :
    • Pays-Bas : 41 500 km²
    • France : 644 000 km²

Quelques observations basiques : on parle d’un pays 3,5 fois moins peuplé que la France et environ 15 fois moins grand. Ce point est important car cela renvoie à la question de la densité : les Pays-Bas ont une densité par habitants 4 fois plus grande que la France avec 488 habitants par km² alors qu’en France, la densité moyenne est de 117 habitants par km².

  • Part modale du vélo en pourcentage du nombre de déplacement selon la Commission Européenne (2002) – ces chiffres commencent à dater un peu :
    • 27% aux Pays-Bas
    • 3% en France

Autres chiffres tirés du magazine « Holland Bikes » : un néerlandais parcourt en moyenne 909 km par an à vélo, contre une moyenne de 87 km pour un français. Là encore, la physionomie du pays n’y est pas étrangère : selon diverses études, le vélo est surtout utilisé pour des déplacements de courte distance (moins de 2 km). La taille compacte des villes, associée à un système de transport performant (45% des déplacements se font en transport en commun aux Pays-Bas, contre 15% en France) rend le vélo attractif pour rouler jusqu’au travail, ou aller à la gare prendre un train pour s’y rendre. Et cela, au détriment de la voiture.

Vu au musée historique d’Amsterdam : 73% des habitants de la ville possèdent une bicyclette.

Le vélo aux Pays-Bas : des aménagements qui font la différence, partout

Contrairement aux idées reçues, le pays a beau être plat, la présence des moulins n’est pas liée au hasard. Et à vélo, quand il y a du vent, c’est assez pénible, n’importe quel cycliste pourra en témoigner. Cependant, la qualité des aménagements a beaucoup joué : « l’expérience » cycliste a été excellente le long des 350 km que j’ai pu parcourir.

Voici quelques observations que j’ai pu faire au cours de mes balades sur les aménagements que j’ai pu apercevoir, et il y a sans doute beaucoup de choses que je n’ai pas vues ou perçues :

La brique, un revêtement simple, basique :

  • Alors qu’en France, nous sommes habitués aux pavés et à l’enrobé, aux Pays-Bas, la plupart des rues et des routes sont constituées de briques.
  • Pour démarquer tel ou tel types d’espace (voiture, vélo, piéton…), les briques sont simplement disposées de façon différentes, en fonction de la vitesse autorisée.
  • Ce revêtement a de mon point de vue plusieurs qualités :
    • Facilité d’entretien (je présume)
    • Couleur agréable, rouge brique donc
    • Confort pour rouler
      Mais surtout : lisibilité des espaces au premier coup d’œil

La variété des types de pistes et de voies cyclables, ou rouler sans jamais se sentir en danger :

  • Aux Pays-Bas, j’ai pu rouler très souvent sur des pistes cyclables séparées de la circulation automobile. C’est particulièrement vrai dans des zones rurales ou péri-urbaines : le long de chaque route intercommunale, on trouve une piste cyclable disjointe de la circulation automobile. Et on croise régulièrement des hollandais pour les emprunter : enfants, jeunes adolescents, personnes âgées, des groupes d’amis, des touristes, des actifs etc.
  • Il existe aussi de nombreuses bandes cyclables, les contres-sens à vélo sont généralisés dans les grandes villes. Les aménagements vélo offrent une grande qualité d’usage : le marquage est clair, comme par exemple les sas vélo, le traitement d’intersections, ou les circulations sur les ronds-points.
  • Les routes touristiques (LF1 Kustroute) sont souvent très agréables à arpenter, avec des itinéraires complètement coupés de la circulation, sauf en ville naturellement. Cela permet aussi d’arpenter des endroits plus anodins, tels que des quartiers résidentiels étonnants, de grands espaces de logistique portuaire ou des zones d’activités. En somme, des lieux du quotidien qui ne sont naturellement pas référencés dans les itinéraires touristiques classiques, mais qui permettent de percevoir un peu la réalité des territoires traversés.  

La signalétique, un confort utile pour se déplacer :

  • J’ai souvent fait du cyclotourisme et du vélo en France. Mon constat : les itinéraires le long de ces voies vélos touristiques sont dans l’ensemble plutôt bien équipés en termes de signalétique. Mais pour le reste du réseau cyclable, cela n’allait pas de soi. Mais aux Pays-Bas, j’ai été étonné de constater que toutes les pistes cyclables ont un numéro. Comme nos routes départementales et nationales en somme. Et cela s’avère très pratique, surtout quand on décide de se passer un peu de son GPS.
  • Autre aspect étonnant : le balisage. On trouve très fréquemment des petites bornes indiquant le nombre de kilomètres et la direction de la prochaine ville. C’est assez appréciable pour se repérer et évaluer les distances. Comme quand on se déplace en voiture. C’est un confort qui ne coûte pas cher, mais qui me parait très incitatif quand on roule : on peut facilement évaluer la distance parcourue par rapport à son effort, projeter son parcours etc. Des panneaux de ce type existent bien en France, mais apparaissent de façon moins fréquente.

Une intermodalité qui est assurée :

C’est frappant, les parvis des gares sont littéralement remplis de vélos. Mais l’usage facilité du vélo pour utiliser d’autres modes de transport ne s’arrête pas là. J’ai remarqué la présence quasi systématique d’arceaux vélos à côté d’arrêts de bus, et parfois même en pleine campagne.

On trouve aussi de nombreux magasins de location de vélo, disposés par exemple à l’embarcadère des bateaux. Les bateaux eux-mêmes sont pensés pour intégrer avec une facilité déconcertante le vélo. Sur les bateaux que j’ai pu emprunter, on entre littéralement à bord du bateau sur la petite reine !

Pour conclure ce petit tour d’horizon, la façon de penser la mobilité qui m’a le plus intéressé est lié à la façon dont les différents espaces sont gérés en fonction de la vitesse.

  • A la base, il y a le piéton. Et certaines zones sont interdites au vélo : il s’agit d’ensembles de rues commerçantes dans les centres-villes, comme j’ai pu le voir à Middelbourg (48 000 habitants), dans la ville balnéaire de Noordwijk aan Zee (25 000 habitants), ou dans des rues commerçantes d’Amsterdam (Kalverstraat). J’ai remarqué quelques zones de rencontres, où la vitesse maximum est souvent de 20km/h.
  • Les vélos et les scooters sont logés à la même enseigne : les scooters sont bridés, pas plus de 30km/h selon mon évaluation (en réalité, pour circuler sur une piste cyclable, l’engin doit être bridé à 25 km/h). On trouve donc sur les pistes cyclables des vélos de courses, des vélos à assistance électrique, des trottinettes, des scooters donc, mais aussi de petites voitures. Autre point important, l’accessibilité : on croise aussi de nombreuses personnes en situation de handicap sur des scooters électriques, et parfois même au beau milieu d’un parc naturel !
  • Les routes automobiles, avec des vitesses adaptées selon le type de voies, avec les motos.

 Cette logique d’aménagement me semble intéressante : dans mon quotidien professionnel, je me retrouve souvent face à ce que l’on appelle des conflits d’usages entre différents moyens de déplacements : conflits entre piétons et cyclistes dans les zones urbaines denses, conflits entre cyclistes et voitures le long de routes de campagnes, conflits entre trottinettes électriques et piétons, entre trottinettes électriques et vélos, entre vélos et scooters etc. Même si cela est déjà en partie le cas en France, ces quelques jours m’ont convaincu de sanctuariser certains espaces pour les piétons, mais aussi de penser des pistes cyclables comme des voies de « micro-mobilités » avec une régulation de la fréquentation de ces voies par des vitesses maximales autorisées. Pourquoi pas même aller jusqu’à définir des vitesses plus élevées sur des voies cyclables rurales ou périurbaine avec un maximum de 40 km/h et une vitesse de 20 km/h pour les zones urbaines denses ? A l’heure où les vélos à assistance électrique et autres « speedbikes » voient leur nombre de ventes augmenter, repenser l’usage et la façon de réguler les usages des pistes cyclables et autre « corona-pistes » me parait important si l’on veut vraiment favoriser le développement du vélo et d’autres modes de déplacements moins polluants, par rapport à notre utilisation intensive de l’automobile.

Le vélo aux Pays-Bas, pas une histoire de géographie, mais une histoire politique :

Nous voilà arrivés à Amsterdam pour quelques jours. L’occasion de visiter la ville et d’en savoir plus sur cette « passion » néerlandaise. J’ai donc pris le temps d’effectuer quelques recherches, et j’ai notamment lu avec beaucoup d’intérêt les travaux de Frédéric Héran. Beaucoup d’analyses et de constats viennent de son article intitulé « pourquoi tant de cyclistes aux Pays-Bas », question qui se pose naturellement. Je vous recommande donc la lecture de cet article très complet et passionnant à bien des égards.

Dans son article, Frédéric Héran explique que le « vélo moderne est techniquement au point en 1891 ». En France, le premier tour de France a lieu en 1903 alors que les cyclistes qui préfèrent voyager fondent le « Touring Club de France » en 1890. Je ne vais pas développer l’histoire passionnante de cette association dissoute en 1983, mais elle jouera un rôle majeur dans le développement du tourisme en France au XXème siècle. Cependant, la culture du vélo « sportif » au travers de l’organisation de courses restera très prédominante.

Aux Pays-Bas, comme le dit Frédéric Héran, le « vélo-découverte est d’emblée plébiscité », et sera un moyen de « promouvoir leur nation » face au pangermanisme tout en permettant aux Néerlandais de découvrir leur pays et d’affirmer leur culture, au point que la reine Wilhelmine se passionne pour le vélo. L’expression « la petite reine » pour qualifier le vélo vient de là. Mais comme le souligne l’auteur de l’article, le vélo sera le moyen pour le politique de s’afficher comme proche du peuple.

Ce petit bout d’histoire m’interroge. Je pratique donc un mode de tourisme qui existe depuis la fin du XIXème siècle. Donc plus ancien que l’automobile et que l’avion bien sûr. Face à la crise climatique, économique, sociétale que nous traversons, face aux souhaits insistants de relocalisation, ne faudrait-il pas remettre au goût du jour le voyage à vélo comme levier de développement du tourisme en Europe ? Des eurovélos routes existent : 90 000 kilomètres, c’est une chance et elles sont bien balisées et numérotées. Concernant la France, elle est rien de moins que la destination préférée des cyclistes européens. Cela est sans doute une chance et un levier de redéveloppement urgent à saisir.

Pour poursuivre l’histoire du vélo dans ce pays, Frédéric Héran mentionne le fait que pendant la première guerre mondiale, le pays s’est retrouvé privé d’essence. Des « pistes cyclables touristiques » sont créées de toute urgence et le pays se voit obligé de créer sa propre industrie du cycle. Le pays a alors redécouvert l’intérêt du vélo. Vu de France, aujourd’hui, un mot vient d’émerger dans notre vocabulaire : les « corona-pistes ». Je n’en ai pas vu aux Pays-Bas. Mais à travers les âges, le vélo apparaît comme une solution face aux crises. De là, une interrogation : quel avenir pour nos corona-pistes ? Préfigureront-elles un futur réseau vélo plus dense dans nos villes, sont-elles au contraire vouées à disparaître ? À mon sens, la qualité de l’aménagement a un rôle à jouer pour permettre un usage plus intensif du vélo et d’autres modes de déplacements alternatifs à la voiture.

Un autre argument en faveur des pistes cyclables séparées de la circulation automobile émerge aux Pays-Bas dans les années 30. Et cet argument ne venait pas des cyclistes…mais des automobilistes : ceux-ci trouvaient les cyclistes encombrants sur la chaussée. Dès 1938, les principales routes seront équipées de pistes cyclables séparées de la circulation automobile. En France, ce n’est malheureusement pas le cas, et il n’est pas confortable de faire du vélo le long d’une départementale. C’est même souvent dangereux et désagréable, ce qui n’incite pas à la pratique du vélo, même pour de courtes distances. Si bien que nous dépendons de la voiture pour amener les enfants faire du foot dans la commune voisine ou pour aller des faire des courses, alors même que parfois les distances entre ces différents lieux sont peu importantes. Et cela pose problème dans un certain nombre de territoires, par exemple pour des personnes âgées (selon l’INSEE, 25% de la population a plus de 65 ans en 2018) qui ne peuvent aller faire des courses autrement qu’en voiture ou pour des jeunes (25% de la population a moins de 20 ans) qui aspirent à un peu d’autonomie.   

La voiture justement débarque massivement aux Pays-Bas dans les années 50 et, comme l’évoque Frédéric Héran, jusqu’au milieu des années 70, « la pratique de la bicyclette est divisée par 2,7 au Pays-Bas » alors qu’elle est divisée par 6 en France. Et c’est justement durant les années 60 qu’une contestation voit le jour à Amsterdam, menée par le mouvement politique et artistique « PROVO ». Ceux-ci vont défrayer la chronique en mettant en œuvre un « plan blanc » : pour supprimer la circulation automobile génératrice d’accidents, ils fournissent des bicyclettes blanches gratuitement. L’opération connait un succès mitigé mais elle instillera l’idée « d’oser limiter la circulation automobile » dans la conscience collective. Fin 1973, avec la multiplication par 4 des prix du pétrole, la population « prend conscience de la nécessité de développer les modes alternatifs à l’automobile ».

En France, certaines villes ont suivi des voies différentes au « tout automobile », de façon plus mesurées toutefois. Je pense à Michel Crépeau à la Rochelle qui développa le vélo dès les années 70 et qui en fit une ville pionnière en la matière. Mais l’idée de limiter la circulation automobile me parait que très récente en France. La crise des gilets jaunes a débuté avec l’instauration d’une écotaxe sur les carburants. La crise de la mobilité s’est alors transformée en crise politique. En 2018, le premier ministre français annonce la mise en œuvre d’un « plan vélo et mobilités actives » ayant pour objectif de faire passer de 3 à 9 % la part modale du vélo dans les déplacements du quotidien d’ici 2024. Ce budget a été triplé en 2020 face à la crise sanitaire et dans la continuité des préconisations formulées par la convention citoyenne pour le climat.

Conclusion :

Ces courtes vacances dans le pays le plus cycliste d’Europe m’amène à penser que la pratique du vélo n’est pas liée à des facteurs climatiques ou géographiques, mais est le résultat d’une histoire et d’une construction politique. Un facteur « facilitateur » me parait cependant déterminant : ce pays est plus dense que la France et a limité son étalement urbain.

Depuis quelques années, je participe à des études et j’anime des concertations dans toute la France, sur tout type de territoires (métropoles, villes moyennes, territoires ruraux…). Les aménagements liés au vélo reviennent systématiquement en tête des souhaits évoqués par les participants.

A l’heure où le plan vélo doit permettre aux collectivités territoriales de construire des stratégies et des aménagements dédiés aux mobilités actives, et alors que les élus municipaux entament la première année de leur mandat, les conditions n’ont jamais été aussi propices pour transformer en profondeur nos villes et nos territoires, à commencer par nos plans de circulations. Face à la crise écologique et sanitaire, l’occasion serait trop belle pour ne pas s’en saisir.